Un confinement qui cloisonne...

Un confinement qui cloisonne...

Par Geneviève Martin

Un enfant présentant des difficultés de socialisation ou de communication a un réel besoin de voir des gens constamment pour ne pas perdre ses acquis et poursuivre ses apprentissages.

Pour mon fils, par exemple, s'il est trop longtemps sans pratiquer les formules de politesse entre enfants de son âge, il faut tout recommencer depuis le début... Réapprendre à regarder la personne, ne pas être trop près, ni trop loin, ne pas crier, dire « Bonjour », parler clairement, attendre la réponse (parce que non, il n'attendra pas la réponse de l'autre d'office), se présenter, etc. Ce sont des règles simples mais qui ne sont pas automatiques chez une personne autiste. Pas plus que le fait de ne pas se mettre tout nu en plein milieu d'une piscine municipale, ou de courir faire un câlin au vieux monsieur louche qui le regarde étrangement. Il faut expliquer toutes les règles, en détail, des centaines de fois, et ré-expliquer pour chaque situation, afin qu'un jour, si on est chanceux, il fasse de la généralisation et puisse appliquer ces concepts de base dans d'autres contexte, et ce de façon adéquate. Autre exemple, si tu lui apprend à ne pas approcher les inconnus, comme les livreurs, les gens de la poste ou encore les vendeurs itinérants, il se peut fort bien qu'il se sauve en hurlant en voyant son papa en uniforme... 

Encore pire si on parle d'un adulte avec des difficultés sévères : chaque jour sans contact avec les autres les cloisonnent de plus en plus et condamne leur entourage à tenter de le reprogrammer sans être sûr d'y arriver... Aujourd'hui, je lisais un article qui relatait le fait que certains (enfants) adultes étaient littéralement séquestrés à leur résidence tandis que pour les (enfant) adultes qui vivent encore dans leur milieu familial, ils peuvent faire plus de sorties. En résidence, à cause du confinement, les administrateurs tentent de minimiser les impacts et les coûts, mais les impacts et les coûts sont beaucoup plus grands si le résident n'arrive plus à communiquer ses douleurs ou ses besoins, ou s'il se met à frapper l'infirmière car il a fait une mauvaise association, ou s'il ne dort plus parce qu'il est devenu dépressif et qu'il se laisse finalement mourrir dans une longue agonie...

C'est scandaleux !

« Pourquoi ? » Tout simplement parce que les impacts de ce genre de retrait de la société peuvent être MAJEURS et sur le LONG TERME dans la vie de nos enfants (enfants ou adultes).

________________________ 

Alicia

Prenons Alicia, qui est atteinte d'une déficience intellectuelle légère à modérée et d'une maladie rare génétique. Alicia s'en sort bien malgré ses difficultés à saisir la pragmatique et à être autonome. Elle a 19 ans et avec l'aide de sa maman, elle a même réussit à prendre l'autobus pour aller chez son papa, ce qu'elle n'avait jamais réussit à faire. Sa maman a bon espoir qu'elle termine son secondaire 5 un jour et qu'elle arrive peut-être même à avoir un emploi. 

 

Premier confinement
Alicia a perdu ses repères et plus question qu'elle ne prenne le transport en commun. Sa maman a perdu son travail. Elle est sur le chômage mais ne peut pas passer d'entrevue professionnelle puisque sa fille est à la maison toute la journée. En effet, l'organisme où elle passait ses journées est fermé, la natation qu'elle pratiquait depuis 10 ans aussi, la bibliothèque aussi, tout quoi. Elle n'arrive pas à faire de conversation par visio-conférence car son niveau d'attention est trop faible. Les jours passent et elle est de plus en plus colérique, elle se réveille 3-4 fois par nuit, sa maman est épuisée et il n'y a plus de service de répit... Les suivit médicaux se font par téléphone et sont plus espacés. Alicia s'échappe quelques fois par jour. À bout de la changer constamment, sa maman n'a d'autre choix que de la remettre aux couches... 

Puis, on dé-confine comme on peu, tranquillement. On reprend quelques habitudes, avec adaptations. Alicia a perdu 25 % de ses capacités langagières car elle ne voyait plus personne... Elle ne reconnait plus les voisins. Elle ne prend plus l'autobus, elle a besoin de plus de surveillance comparé au peu d'autonomie qu'elle avait acquis. Son anxiété monte en flèche car pour une deuxième fois son environnement change. La travailleuse sociale n'est plus la même. On doit tout raconter pour une cinquième fois en trois ans. Côté médical, elle a droit à sa première prise de sang depuis 6 mois pour vérifier que ses dosages sont encore bons. Il faudra par contre attendre plusieurs semaines avant d'avoir un résultat car le laboratoire qui analyse les prélèvements est à l'autre bout de la province et avec le confinement, tout est plus lent... Sa maman tente de reprendre le rythme. Elle a même trouvé un travail. L'espoir remonte tranquillement, même si elle ne dort que quelques heures par nuit...

 

Deuxième confinement

« Non ce n'est pas vrai, on ne va pas se taper ça encore une fois... » Alicia, qui commençait tout juste à reprendre son train de vie se fait encore une fois, couper l'herbe sous le pied... Alicia ne comprend plus. Elle n'a pas vu son papa depuis quelques semaines et son moral en prend un coup. Elle n'arrive plus à faire de phrase complète. Sa maman a encore perdu son emploi faute de service pour Alicia. Elles auront un petit Noël cette année il faut croire. Alicia ne chante plus, Alicia ne rit plus. Elle se fache et elle se cogne la jambe à répétition... Sa maman demande de l'aide, et finit par se résigner à la placer... Une fois placée, la maman se repose, mais n'arrive plus à voir son enfant parce qu'il y a eu des cas de Covid dans la bâtisse alors les visites sont interdites...

 

Lorsqu'Alicia revoit sa maman, déjà plus d'un mois s'est écoulé... Elle ne parle plus du tout... Elle est assise sur sa chaise berçante à regarder dehors plusieurs heures par jour car le personnel court toute la journée. Ils n'ont donc en aucun temps le plaisir d'organiser des activités pour les résidents.. Alicia regarde dans le vide. On réalise qu'elle n'a pas été stimulée comme à la maison. Il y a une odeur d'urine qui se dégage d'elle. La maman consternée essaie d'avoir de l'information, mais impossible. Le roulement de personnel et la fatigue pèse lourd dans la résidence....

C'est romancé vous me direz ? Pas vraiment... J'aimerais, mais non. Ce confinement, est un confinement qui cloisonne... Et la socialisation des personnes handicapées n'est pas un luxe. C'est un besoin !  

Partager cet article...
Publication précédente Publication suivante

Commentaires

Laisser un commentaire