Des lunettes roses et une carapace de tortue

Des lunettes roses et une carapace de tortue

Par Geneviève Martin

Quand je pense à toi, je vois un avenir flou. Je vois des millions de possibilités mais sans qu’aucune ne me semble clairement réaliste. Pourtant, ton potentiel est déjà bien apparent et ton coeur est beau comme l’océan. Alors pourquoi tant d’incertitudes ?

Serait-ce parce que notre cher gouvernement peine à mettre des mesures financières efficaces en place pour les gens de 21 ans et plus et qui vivent avec un handicap permanent ? Ou parce que le système scolaire ne sait plus trop où te placer ? Dans quelle case pouvons nous te placer ? Peut-être que le manque d’accessibilité aux services spécialisés et aux soins de santé est aussi un facteur. Aucun doute que moi et ton papa mettrons tout en oeuvre pour t’offrir un avenir à la hauteur de tes ambitions. Mais au fait, as-tu réellement des ambitions ? Est-ce que le fait de simplement être en vie et aimé te suffit ?

Tant d’éléments qui peuvent te mener à une vie complète d’adulte en CHSLD du au manque de ressources adaptées, ou encore à une vie ornée de dépendances de toutes sortes pour oublier le fait que le système n’a pas su te placer dans une case ou dans l’autre. D’un autre côté, ton charme, ton sens de la répartie et ta fougue pourrait aussi bien te mener au sommet des plus hauts gratte-ciels ou même aux olympiques ! Qui sait ?

Le problème n’est pas de savoir si je crois en toi, mais bien de savoir si la société croit en toi. Est-ce que la structure gouvernementale est prête à investir en toi pour te laisser la chance de créer toi-même ton avenir ? Ou es-tu seulement un dommage collatéral de la réforme en santé ? Lorsque je pense à ton avenir, je vois flou. Comme si mes lunettes roses, celles qui veulent apprécier les moindres éléments positifs de la vie, se retrouvent constamment trop sales pour y voir clair. Et plus je frotte, plus tout se mélange. Vais-je être capable de veiller sur toi jusqu’à ma mort ? De m’assurer que quelqu’un le fasse après moi ? Ton errance diagnostique va-t-elle te conduire à une vie gâchée par une maladie obscure ? Alors seras-tu là pour me tenir la main à l’heure de ma propre mort ? Vais-je pouvoir veiller à ta sécurité et celle des autres quand tu auras atteint la taille d’un joueur de Football ? Est-ce qu’en fin de compte ça ne sera pas toi qui sera là pour moi lorsque j’aurai du mal à marcher ?

Tant de questions pour une absence complète de réponse. Ce tourbillon de poussière me monte à la tête trop souvent pour que j’arrive à vraiment l’oublier. Mes lunettes roses sont tellement sales que j’ai décidé de les enlever.

Je porte maintenant des lunettes soleil qui me protègent comme une carapace le ferait sur le dos d’une tortue. J’envie les gens qui portent encore des lunettes roses. On les voit marcher en riant sur des arc-en-ciel avec le sourire au lèvre. Cela dit, en y repensant bien, je préfère quand même mieux mes lunettes soleil qu’aux lunettes roses. S’il y a une crevasse ou un rocher, je ne serai pas éblouie par le soleil. Et si je dois marcher sur un arc-en-ciel, je serai assez lucide pour me rappeler que je pourrais tomber à tout moment.

Certains diront que je suis négative, moi je crois plutôt que je suis organisée, préparée à toute éventualité, armée de la plus solide des caparaces et prête à affronter, pour toi mon amour, cet avenir si incertain. Et si un jour tu ne veux plus de tes lunettes roses, je te prêtrai mes lunettes soleil, pour que tu vois à quel point on voit plus loin quand on ne se voile pas le visage, pour que tu puisses aider ceux qui ont encore des lunettes roses et pour te permettre d’orner toi aussi, une superbe carapace de tortue.

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Commentaires

  • Jacqueline - July 30, 2020

    Bravo pour ce beau texte qui révèle vraiment ce qui est en fait la réalité.

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